La télécommande à changer les autres

Régulièrement, lors de mes accompagnements parentaux ou formations auprès des professionnels de l'enfance, je rencontre des adultes qui se plaignent. Cela va de cette maman qui se plaint que son mari crie trop sur les enfants, de ce papa qui trouve que son fils ne travaille pas assez à l'école, de cette maitresse qui est persuadée que tout irait mieux si le parent de tel élève agissait de telle ou telle manière, de la nounou qui est persuadée qu'elle aurait moins de problèmes avec cet enfant si les parents agissaient différemment. Et ce sont tous ces adultes, qui sont censés éduquer les enfants et leur inculquer les règles du "vivre ensemble". Et lorsque je rencontre ce genre de situation, je le dis que quand même, en matière de vivre ensemble, on a un sacré boulot.

 

D'un autre côté, je comprends. C'est vrai que ce serait génial, et qu'on vivrait tous ensemble et heureux, si tout le monde voyait les choses de la même façon, si tout le monde avait les mêmes idées, la même conception du problème et étaient d'accord sur la façon de le résoudre. Seulement, ça, c'est dans les films. Parce que dans la vraie vie, il bien l'avouer, c'est rarement le cas.

Mais comment ça se fait ?

Si nous cherchons avec autant de ferveur et d'énergie à faire changer les autres, c'est à mon sens pour plusieurs raisons.

 

La première de ces raisons, c'est la conception que nous avons de l'éducation. En tant qu'enfants, nous avons tous, à différents degrés, vécu la même chose. Quand nos parents étaient en colère ou tristes par exemple, c'était de notre faute. Et donc la solution, c'était que nous devions changer de comportement, ou cesser de faire ce que nous faisions. Cette vision de l'éducation a pour moi l'inconvénient de faire porter la responsabilité de notre propre émotion. Or, si le comportement de l'enfant ou de l'autre en général est un déclencheur de notre émotion, il n'en est jamais la cause. Mais j'y reviendrai plus loin...Dans cette conception de l'éducation, nous mettons l'enfant et l'adulte au même niveau de responsabilité dans la relation. Alors que nous savons aujourd'hui grâce aux neurosciences que l'enfant a un cerveau immature jusqu'à l'age de 25 ans, et que donc, il ne dispose pas des mêmes facultés que l'adulte pour mettre en oeuvre les compétences relationnelles et émotionnelles nécessaire à une vie sociale harmonieuse. Et que donc c'est l'adulte dont le cerveau est mature qui doit lui montrer le chemin. Par ailleurs, le fait de faire porter à l'enfant la responsabilité de nos émotions ou de lui reprocher son comportement, va contribuer à lui faire ressentir de la culpabilité. Et on pense à tort que c'est cette culpabilité qui va amener l'enfant à changer. Mais ce n'est pas le sujet d'aujourd'hui.

 

Donc en tant qu'enfant, nous avons eu à nous adapter à des attentes parentales, et plus globalement sociétales, ce qui fait que nous avons enregistré très tôt que si nous ressentons des émotions désagréables, c'était cause des autres et donc qu'ils devaient changer. Et dans les autres il y a nos enfants. Et voilà comment les choses se reproduisent de générations en générations, et ce qui nous conduit en tant que parent, à vouloir agir SUR nos enfants, sous prétexte d'éducation.

 

Un autre facteur qui augmente ce phénomène, ce sont les représentations très ancrées chez les adultes sur le rôle qu'ils ont à tenir auprès des enfants pour être de "bons éducateurs". Et la première de ces représentations, c'est la nécessité de 'mettre des limites aux enfants". A travers cette injonction, on fait croire aux adultes, qu'ils ont le devoir, que c'est leur rôle, d'agir SUR les enfants et leur comportement. Et ça aussi, cela a pour conséquence de rendre beaucoup plus difficile les relations. Parce que si les enfants acceptent de se conformer aux attentes de leurs parents (au moins jusqu'à l'adolescence), c'est beaucoup moins le cas des autres adultes. Et c'est là que ça se complique.

Parce qu'en réalité, n'avons pas le pouvoir d'agir SUR l'autre. Nous ne pouvons pas l'obliger à être d'accord avec nous ni à faire ce que nous attendons de lui.

Ben alors qu'est ce qu'on fait ?

Et là, je vous vois venir. Je vous vois déjà me dire "Ben alors, on laisse tomber ? Ca veut dire qu'on ne fait rien ? Qu'on laisse faire ?" Cette réaction est pour moi assez représentative d'une autre représentation assez répandue qui consiste à osciller entre "controler le comportement de l'autre" et le 'laisser faire". C'est à dire réaction qui oscille entre l'autoritarisme et le laxisme dans l'éducation. Deux mouvements entre lesquels voyagent bon nombre d'adultes et de parent à la recherche d'un équilibre.

Le problème essentiel de perdurer dans cette voie, c'est d'être régulièrement confrontée à l'impuissance. C'est ce que ressentent bon nombre de parents qui viennent à ma rencontre pensant trouver en moi une alliée qui va les aider à faire rentrer leur enfant dans ce qu'ils estiment être la bonne façon de se comporter. Et c'est aussi ce que je rencontre au détour de mes interventions en milieu professionnel, dans les situations de conflits entre parents et professionnels ou même entre parents ou professionnels entre eux.

 

Une des pistes de résolution est alors d'écouter l'émotion que suscite le comportement de l'autre, et de le traduire en besoin. C'est à dire de se poser des questions telles que "Qu'est ce que va m'apporter à moi que l'autre change son comportement ? ", "Quel est le problème POUR MOI exactement ?", "A qui appartient le problème (qui souffre de la situation ?) ?". Ensuite, il s'agira de travailler sur comment la personne concernée, à défaut d'avoir le pouvoir d'agir SUR l'autre, va pouvoir agir sur la RELATION, afin de répondre à SON propre besoin, tout en laissant à l'autre la responsabilité de ce qui lui appartient. Cela implique en outre de se libérer des représentations que nous avons de ce que devrait être notre rôle afin de se concentrer sur ce sur quoi nous pouvons réellement agir et comment.

Le chemin de la liberté... et de l’efficacité

Ce que j'observe au fur et à mesure de mes interventions, c'est que cette stratégie consiste finalement à rendre à chacun sa responsabilité dans la relation, et de permettre de gagner en pouvoir personnel. Plutot que d'essayer d'agir sur l'autre et d'être confrontés à son impuissance, il s'agit davantage de reprendre du pouvoir personnel sur la situation, et c'est ce chemin là qui permet d'expérimenter notre efficacité relationnelle et de reprendre confiance en soi. Alors, ça vous dirait d'éssayer ?

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