Les enfants rois ont leur royaume

La Suède a été le premier pays européen à se positionner et à légiférer contre les châtiments corporels à l'encontre des enfants, comme l'ont fait depuis 27 autres pays européens. Bizarrement, jusqu'à très récemment, le modèle suédois n'avait pas l'air de susciter plus de critiques que ça chez nous.

 

En 2009, la pédiatre Edwige Antier a déposé un projet de loi visant à faire inscrire dans le code pénal l'interdiction de toute forme de violence à l'égard de l'enfant. Il n'a jamais été question de faire payer des amendes ou même d'emprisonner quiconque qui enfreindrait cette loi, mais de promouvoir un autre mode d'éducation, un autre modèle de relation à l'enfant.

Depuis quelques mois, je tombe régulièrement dans notre pays, sur des articles de presse ou des reportages de télévision, qui montre les "travers" du modèle éducatif suédois.

 

Le dernier en date, a été publié jeudi dernier sur le site de slate.fr. Je ne vous mettrai pas le lien vers cet article, que vous pourrez trouver facilement via votre moteur de recherche préféré. Néanmoins, j'ai choisi de vous en livrer quelques passages et de les commenter, tant il illustre à merveille les méconnaissances et confusions au sujet de l'éducation respectueuse...

Les petits suédois au centre de la société

L'article s'intitule "Les suédois sont-ils en train de créer une génération de petits cons ?" Cette question n'en est pas une, puisque tout l'article tente de répondre par l'affirmative. Quand à considérer les petits suédois de la sorte, je vous laisse juge du vocabulaire employé.... qui en dit long aussi sur le regard porté sur ces enfants, et sur les enfants en général.

 

On nous explique ensuite que la Suède a mis l'enfant au centre de sa société. Et on ajoute "...si ce n'est à sa tête". En gros, si on on s'en réfère à cet article, en Suède, c'est l'enfant qui commande... La Suède est classée parmi les premiers pays en Europe sur des critères tels que le bien être de l'enfant, la santé et la sécurité. Le congé parental est rémmunéré à 80% du salaire pendant 390 jours, et tous les enfants ont une place en crèche jusqu'à l'âge de 6 ans, âge où ils rentrent à l'école. Bref, on pourrait les envier et croire que c'est le rêve... Mais non.

Enfants rois et parents laxistes

D'après l'article, tous les ingrédients sont réunis pour que ces petits suédois deviennent des "petits cons, instables et dépressifs". Prédiction émanant d'une journaliste anglaise, qui regarde ce modèle éducatif de façon suspicieuse, puisqu'il vient sans doute remettre en cause celui auquel elle croit, et probablement celui qu'elle a reçu d'ailleurs, c'est à dire le modèle britannique démodé. (On imagine aisément là, le modèle supernanny, vous voyez ?) Et on nous vante la méthode de cette journaliste, en nous citant en exemple, un moment que nous avons tous connus, nous, parents, c'est à dire le moment où l'enfant refuse d'obtempérer et "pique une crise", décrite comme suit :

"une crise dont seuls les enfants et les pervers narcissiques ont le secret"

Alors là, j'avoue que le parallèle me choque. Comparer les enfants et les pervers narcissiques, revient à mettre sur le même plan, un adulte qui manipule consciemment et volontairement les autres, en les réduisant à l'état d'objet, voués à la propre satisfaction de son plaisir, et un enfant, qu débarque dans un monde dans lequel il a tout à apprendre, et dont le cerveau ne permet pas le moindre calcul... Il faut bien mal connaitre les enfants pour oser une telle comparaison. Ceci dit, elle illustre le regard que beaucoup d'adultes ont au sujet des enfants. Combien d'entre nous avons entendu "il fait un caprice, il nous manipule". Et la suite de l'article montre combien ce regard, implique la réponse qui en découle.

elle ne la considérera pas «comme un individu» qui doit «être écouté» mais comme un enfant capricieux à remettre illico dans le droit chemin. Sa réponse à cette tentative de manipulation

"Je n’ai jamais été ton amie. Les amis ne lavent pas tes chaussettes, ils ne t’achètent pas un manteau chaud pour l’hiver, pas plus qu’ils ne te forcent à te brosser les dents. Maintenant,

tu t’habilles ou je téléphone à l’école. Ils appelleront la police pour qu’elle vienne arrêter et expulser tes Sylvanians.»

Dans ce passage, on voit clairement comment l'enfant est qualifié de "capricieux", comment il est soupçonné de manipulation, et comment le parent, sous prétexte qu'il lave les chaussettes, et achète un manteau pour l'hiver, se permet de donner des ordres à son enfant, et de le menacer, pour se faire obéir.... Mais si on y réfléchit un peu, on pourrait se dire que l'enfant n'a pas demandé à naître. Et que laver ses chaussettes et lui acheter un manteau ne nous donne pas le droit de le menacer. Par ailleurs, on voit clairement l'opposition entre la vision de l'éducation de cette journaliste, qui oppose la notion "d'individu qui doit être écouté", à celui "qui doit être remis dans le droit chemin. Cela veut-il dire que les petits suédois ne se lavent jamais les dents ? Ne vont jamais à l'école ? Si c'était le cas, comme pourrait-il être si bien placés dans le classement des systèmes éducatifs européens ?

 

Les propos de la journaliste sont ensuite étayés par un psychiatre suédois qui illustre comment cette éducation a fait des petits suédois des enfants mal élevés, en nous donnant des exemples d'enfants qui décident de tout. Encore une fois, on confond éducation respecteuse et laxisme. Or, des parents considérés comme "laxistes", il y en a dans tous les pays. Et pas seulement en Suède. On pourrait donc conclure que ce laxisme ambiant n'a pas grand chose à voir avec la place qu'à l'enfant dans ce pays, ni avec l'interdiction de la fessée.

 

Ensuite, on nous relate les propos de Didier Pleux, le psychologue français qui tient le même discours que ce psychiatre suédois :

la frustration pose des limites, structure, et prépare l’enfant aux difficultés professionnelles, sentimentales qu’il rencontrera forcément dans sa vie d’adulte.

Les parents qui refusent d’adopter un registre éducatif indispensable, par le «non» et la frustration préparent des adultes qui souffriront d’un excès de moi.

Ca y est ! Nous y voilà ! La frustration, les limites qui structurent..... Ces notions directement dérivées des théories psychanalytiques, sont plutôt censés, en théorie. Mais les enfants ne sont pas des théories. Si on prend deux minutes pour se mettre à la place d'un enfant de deux ans, on se rend vite compte qu'à cet âge, il n'a pas encore bien acquis le langage oral. Qu'il n'est pas propre. Qu'il ne peut manger seul, se laver, s'habiller seul. Bref à deux ans un enfant est encore très dépendant de l'adulte pour un certan nombre d'actes essentiels de la vie quotidienne. Donc, il obligé d'attendre que l'adulte soit disposé à le nourrir pour pouvoir manger, même s'il meurt de faim. Il est obligé d'attendre que l'adulte soit disposé à lui changer sa couche, lui donner le pot ou l'aider à enlever son pantalon pour aller aux toilettes.... Bref, côté frustration, je crois qu'il est servi....

 

Un autre aspect de cette phrase m'interpelle. Il est dit que ces frustrations imposées par l'adulte, preparent les enfants aux difficultés de la vie d'adulte. Bref, l'enfant vivrait dans le monde des bisounours, s'imaginerait que tout est rose. Or les enfants sont en contact avec des adultes, qui eux sont confrontés aux difficultés d'adultes, telles que les joies de la vie de couple, la crise, les fins de mois difficiles, les problèmes au travail, le chomage, la maladie, etc... Pensez vous que les enfants ne perçoivent rien de tout cela ?

 

Je crois que très tôt, les enfants, même s'ils ne peuvent mettre du sens sur ce qu'ils perçoivent, ressentent nos angoisses face aux difficultés de la vie... et se doutent que la vie d'adulte n'est pas facile. Alors l'idée de les frustrer très tôt pour qu'ils s'habituent, pardon, mais je me permets d'émettre quelques réserves sur cette vision.... Si on leur signifie très tôt que la vie, c'est dur et qu'ils doivent en baver pour ne pas tomber de haut plus tard, personnellement moi, ça ne me donnerait pas très envie de grandir et de devenir adulte.... Mais bon, chacun se fera son opinion.

 

Ensuite, il est dit que les adultes que ces enfants deviendront, souffriront d'un excès de moi... C'est quoi, un excès de moi ? Un excès de confiance en soi ? C'est possible, ça ? Non parce qu'un manque de confiance en soi, je vois bien ce que c'est, c'est le problème de beaucoup d'adultes aujourd'hui. Mais je ne connais pas les effets de "trop de confiance en soi". On en arrive ensuite à nous dire que cet "excès de moi" serait à l'origine de comportements autodestructeurs et troubles de l'anxiété à l'âge adulte. Or, plusieurs études ont montré que les menaces, punitions, claques et fessées, ont exactement les mêmes effets.

L'interdiction de la fessée serait elle la responsable ?

On nous explique ensuite que cette dérive de l'éducation serait le résultat des effets de la loi contre les chatiments corporels. Cette loi a vu l'émergence de nouveaux modèles éducatifs, dont le thérapeute danois Jesper Juul, serait l'atisan. Selon l'article,

Juul a popularisé le principe de l’égalité et de la réciprocité entre adultes et enfants. La famille ne doit pas être une autocratie où seuls les parents auraient un pouvoir de décision,

mais une démocratie où les enfants, même tout petits auraient voix au chapitre

Je suis persuadée que l'auteur de cet article n'a jamais lu une ligne des écrits de Jesper Juul.... Cet auteur qui oeuvre pour une approche non violente de l'éducation, a en effet sensibilisé le grand public sur l'égalité entre adultes et enfants. Mais il ne s'agit pas d'égalité des droits. Il s'agit d'égalité en terme de ressentis émotionnels, et la réciprocité entre adultes repose sur le fait que les adultes ont aussi des devoirs envers leurs enfants (comme leur acheter un manteau l'hiver et laver leurs chaussettes, entre autres). Que le respect de l'enfant ammène au respect de l'adulte. Et que l'adulte se doit de respecter son enfant s'il espère être respecté. Et quand il parle de respecter son enfant, il parle de respect de son ryhme, de son émotion, et de ses besoins. Pas de respect de ses désirs.... Mais nous aurons l'occasion d'en reparler. Et quand il explique que l'enfant a droit au chapitre, il dit que l'enfant même petit peut être consulté pour un certain nombre de chose qui le concernent. Il peut par exemple choisir de mettre le pantalon bleu ou le pantalon vert, le pull rose ou le gilet violet. Cela participe à la construction de son autonome psychique. Mais Jesper Jull n'a jamais dit que le petit enfant pouvait décider de tout.

 

Et là, on évoque François Dolto, qui en France a popularisé le concept selon lequel "le bébé est une personne". Oui, contrairement à ce que l'on avait cru jusque dans les années 80, le bébé pense, ressent, et éprouve des émotions... Et en France aussi, les écrits de François Dolto on parfois été mal interprétés, et ont donné lieu à des comportements excessifs de la part de certains adultes, qui sont passés de "l'enfant est une chose", à "l'enfant est un adulte en miniature". Mais ce ne sont pas les travaux de Dolto qui sont en cause, mais l'interprétation qui en a été faite. Ce qui est très différent.

 

S'en suit une pléïade d'exemples, qui tendent à démontrer encore une fois à quel point les enfant suédois sont mal élevés. Ils crachent sur les adultes, les enseignants s'en plaignent (en même temps, chez nous aussi, les enseignants se plaignent, hein...), jusqu'à ce restaurateur qui a été contraint d'interdire l'accès de son restaurant aux enfants tant ils étaient insupportables.... Ce restaurateur, on nous l'a servi au 13heures de France 2 il y a quelques temps.... Donc il est dit dans l'article, que ce restaurateur, a interdit l'accès de son restaurant aux enfants, et que cela a créé un scandale. Un pédiatre émet l'hypothèse que plutôt que de pester contre les enfants qui dérangent tout le monde dans le restaurant, on pourrait choisir de s'en occuper, au lieu de regarder les parents d'un air accusateur, et de les critiquer derrière leur dos. Ce qui effectivement pourrait être une solution. Mais celle-ci n'a pas l'air d'enchanter l'auteur de cet article, qui se voit mal interrompre son apéro papotage pour jouer les nounous. De la même façon, ce restaurateur aurait pu choisir de créer un espace jeux comme il en existe dans certains restaurants, que les parents de jeunes enfants connaissent bien.

 

C'est vrai que cela impliquerait de sortir du jugement, pour voir que derrière ces parents laxistes qui laissent leurs enfants courir partout, se cachent peut-être des parents fatigués, qui apprécieraient sans doute un peu de relais... Et peut-être qu'en sortant du jugement, on pourrait voir que derrière ces enfants terribles qui sont incapables de rester plantés assis à table pendant que leurs parents discutent, boivent l'apéro et mangent, se cachent.... des enfants. Des enfants qui, comme tous les enfants, ont besoin de bouger, de jouer,...

L'éducation respectueuse, c'est du laxisme !

Ce même pédiatre a même osé affirmer que "Supernanny" (qui doit beaucoup plaire à la journaliste britannique), imposait un traitement humiliant à l'enfant, en le punissant 20 minutes dans sa chambre ! et l'auteur de l'article en conclut :

De l’interdiction sensée et bienveillante de la fessée ou de tout autre châtiment corporel, on est passé à «l’enfant, cet être de lumière qui a le droit de te chier à la gueule,

même que tu dois garder le sourire".

Encore une fois, on confond respecter la personnalité de l'enfant son besoin, son émotion... et tolérer son comportement. Ce qui est une totale désinformation concernant l'éducation respectueuse, qui certes s'oppose aux chatiment corporels et traitements humiliants tels que les punitions, menaces, chantages et autres manipulations, mais n'exclut absolument pas l'intervention physique de l'adulte. L'écoute active, dont il est question dans cet article, est au service de l'émergence de l'émotion et du besoin de l'enfant, et non pas au service du "tout laisser faire".

 

Alors que l'éducation traditionnelle basée sur les cris, les punitions et autres fessées, favorise la répression émotionnelle, l'éducation respectueuse accompagne l'enfant dans la découverte de ses émotions et besoins. Elle aide l'enfant à prendre conscience de la façon dont ces besoins et émotions le poussent à agir, et sont à l'orgine de son envie de grandir, d'apprendre, de vivre... Et en cultivant le respect de son ressenti émotionnel, elle permet à l'enfant de prendre conscience de l'impact de ses comportements sur les autres, en cultivant une qualité innée chez l'être humain : L'empathie.

 

Cet article a été rédigé par Nadia Daam, ancienne chroniqueuse dans l'émission "les maternelles", sur France 5. Elle dit dans son article que la presse internationale a la responsabilité de dénoncer les dérives du modèle éducatif suédois, qui pourrait s'avérer dramatique pour les générations futures.

 

Mais la loi a été votée en 1979. Les premiers enfants élevés sans châtiments corporels en Suède sont déjà adultes et parents. Les décès d'enfants pour cause de maltraitance ont disparu en Suède, pendant que dans notre pays, deux enfants par jour meurent sous les coups de leurs parents. Les prisons suédoises se vident alors que les nôtres débordent. La Suède n'est pas un royaume qui va vers le chaos.

 

Pour finir, je vous propose de visionner cette vidéo tournée par Marion Cuerq, une maman qui a réellement vécu en Suède et a souhaité faire un reportage pour montrer la réalité de ce qu'on nomme une société où l'enfant est au centre. Vous y verrez un pays où l'enfant a une vraie place, et où ses besoins et ceux de ses parents sont réellement considérés. Vous serez confrontés aux petits monstres suédois ! Vous pourrez donc réfléchir à ce que nous pourrions souhaiter pour nos enfants, les nôtres et tous ceux qui grandissent dans notre pays. Parce qu'entre l'information et la manipulation médiatique, il n'y a qu'un pas.

La vidéo complète est à voir sur la page d'accueil du site www.oveo.org

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Commentaires : 3
  • #1

    Fabienne (jeudi, 27 février 2014 14:16)

    çà donne tout simplement envie d'en savoir plus en formation !!!... Apres concernant la Suède, les parents ont beaucoup plus de temps à consacrer à leurs enfants, ils ont aussi moins de pression qu'ici concernant leur choix de rester à la maison pour les élever !! En France, les mamans et papas au foyer sont montrés du doigt... Les mentalités n'évoluent pas de ce côté là et c'est bien dommage. Les petits suédois n'ont pas de pression à l'école, ils évoluent à leur rythme également... Bref c'est notre société entière qui serait à revoir...

  • #2

    Marion (mercredi, 26 mars 2014 16:34)

    Coucou :)

    Pas mal l'article, merci du partage pour mon film ! :)
    Mais juste, je ne suis pas maman ;) j'ai 21 ans, tu peux en apprendre plus sur le film ici : http://www.instit.info/je-serais-ne-en-suede.html

    Marion Cuerq

  • #3

    Jimmy Gauvin (lundi, 05 juin 2017 16:12)

    Il y a effectivement beaucoup plus d'enfants que de théories (ce qui garantit le plein emploi pour les psys, toute allégeances confondues).

    Une constante demeure : les enfants enregistrent tout et reproduisent les scènes de leur enfance tout au long de leur vie.

    Une note : Françoise Dolto pas François!